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Fiches de lectures et chroniques azimutées...des histoires de livres !

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Errances

« Que le flot quotidien laisse son dépôt sur ces pages, comme il laisse du sable et des coquillages sur le rivage. Autant de terra firma en plus. Ce pourrait être le calendrier des marées et des crues de l'âme, et sur ses feuilles comme sur une plage, les vagues pourront déposer des perles et des algues.»  

Henry David Thoreau

 

 

 

 

 

Les loosers en jogging et les vieux abandonnés se bousculent au comptoir en cherchant dans la mousse d'une bière déjà tiède le courage de tenir jusqu'au soir. Ils savent sans se l'avouer que cette journée gardera le goût rance que la pluie de mars peine à diluer sur leurs vestes bon-marché. Les vapeurs âcres de sueur et de tabac masquent pour une heure la fadeur de leur morne existence.

Ils jouent leur désespoir et leur désœuvrement sur des grilles de tiercé et noient dans 4,5 ° d'alcool les contours flous d'un dimanche gâché.

L'averse balafre la poussière  des fenêtres poisseuses du café et des néons vulgaires sacrifient leur lumière dans les auréoles collantes des verres déjà vidés.

Dans les regards vitreux de ces pantins blafards, le temps s'effrite et se cogne aux silences de leurs dialogues de sourds. Leur solitude dissoute, ils sortent et exhalent le vide dans la fumée des cigarettes qu'ils tètent avec avidité sous un ciel de mercure.

 

Elle attend que le buraliste finisse de s'occuper de cette femme devant elle,  qui tient fébrilement ses tickets de loto dans ses doigts couverts de bagues plaqué-or. Dix minutes déjà qu'elle observe le ballet navrant des paumés du café, parce qu'elle a oublié d'acheter des clopes ce matin, et que c'est le seul endroit ouvert susceptible de lui fournir la dose nécessaire de tabac pour envisager les heures à venir.

 

Le dimanche s'est étiré jusqu'à ne plus ressembler qu'à une succession d'averses. Illusion de printemps. La boue colle aux pieds de ceux qui la précèdent, s'étale sous leurs semelles et laisse sur le carrelage des traînées brunes que d'autres épandront jusque sous les banquettes en skaï, comme les stigmates crasseuses de leur résignation.

 

Derrière sa caisse, le type obèse prend tout son temps pour valider les espoirs de ses clients. A chaque croix sur leur petit bout de papier quadrillé correspond un rêve . Echapper à la banalité de leur quotidien. La Française des Jeux, c'est leur Jardin Magique. La lampe d'Alladin que frotte ce Djinn adipeux avec une lenteur accablante délivre sa sentence dans un couinement bref et strident. Huit euros pour changer de vie.

Le mirage s'évanouit.

Reste une flaque qui vient gonfler celle que le parapluie laisse sur le sol. 

 

- «  C'est le pactole » assène le gars derrière la machine , «votre jour de chance », poursuit-il sans lever les yeux. « Vous rejouez ? »

La parieuse hésite. Tout miser sur huit euros. Confier son destin à ce génie bouffi requiert une once de réflexion.

  • « euh...Je peux juste rejouer deux euros ? Ou alors, non, tenez, mettez moi un Millionnaire et un Sagittaire, et pis un Black Jack et allez, un Vegas, on sait jamais ! »
  • « J'vous donne que des tickets gagnants, hein ! Voilà, ça fait huit euros. Vous avez raison, on sait jamais. Allez, à bientôt... »

Laissez la place à ceux qui espèrent derrière vous. Merci de ranger vos fantasmes dans leur pochette plastifiée.

Elle laisse la femme remballer ses précieux sésames et commande son paquet de Peter dans un souffle. Elle rend mécaniquement son sourire au visage replet du buraliste, récupère sa monnaie, court presque vers la porte, évite de justesse un gamin planté devant un match de foot, la morve au nez et des chips plein les mains, perdu dans une veste en synthétique trop grande à l'effigie du club sportif local.

 

De l'air !

Dehors, la bruine finit d'anéantir ses envies de soleil dans une torpeur grise et moite.

 

Première clope du paquet .

Onze briquets dans le vide-poche et pas un ne fonctionne.

 

Elle oublie de baisser le son et la radio crache une pop sucrée qui lui vrille les oreilles pendant qu'elle se bat avec l'allume-cigare. Cette cigarette, elle en rêve depuis une heure. Elle a fini les dernières du paquet précédent comme une boulimique, l'une après l'autre, consciencieusement.

Depuis ce matin, elle les enchaîne,compulsivement.

Tant pis si elles lui brûlent la gorge, si leur goût lui arrache des quintes de toux.

Exutoire.

Elle regarde les messages sur son portable.

Rien.

Elle relit la conversation autant que la mémoire de son téléphone  le lui permet.

Plus un mot.

Rien.

La cendre s'allonge, tombe sur son jean.

Et puis les larmes, qui montent en même temps que la fille de la radio s'égosille sur le refrain.

Ne pas craquer maintenant.

Elle quitte son stationnement dans le brouillard d'une fumée qu'elle voudrait rédemptrice.

Surtout, ne pas se donner en spectacle.

Réminiscences lointaines de cette éducation qui la poursuit. Rester digne, se mordre les lèvres plutôt que faillir. Debout dans l'adversité. Tu seras forte ma fille.

 

«Baby, I'm just gonna shake, shake, shake, shake, shake ...I shake it off, I shake it off ».

La chanteuse brame son refrain pop, les essuie-glace grincent et les sanglots affluent.

C'est pathétique de pleurer sur un parking de supermarché un dimanche de mars en fin d'après-midi.

C'est le seule réflexion qui lui vient à l'esprit.

Coup d'oeil dans le miroir de courtoisie.

Elle ne peut pas rentrer comme ça. Le constat édifiant de ses yeux rougis, des vergetures du mascara sur ses joues achève de la secouer de hoquets ridicules.

Le moteur ronronne, souffreteux, épileptique. Echo dérisoire.

Elle sait pourtant qu'elle va devoir moucher son amertume, ravaler les remugles qui l'étouffent et présenter finalement ce qu'on attend d'elle.

Elle prend conscience de la pluie sur le pare-brise, du paquet de cigarettes éventré sur le siège passager, de la musique inepte que refoule les hauts-parleurs.

Elle passe les vitesses dans un coma doucereux, repasse devant le bar où les poivrots enterrent leur transhumance stérile, laisse la pluie scarifier les vitres et s'abîme vers une soirée inconsistante.

« Pour conserver, il faut accepter de perdre, et pour vivre, il faut mourir un peu. «  Jack London

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